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    SAGAMORE ABBERNATY

     

    A chaque fois que je revenais dans la capitale, à chaque fois que, sur le pont d'un navire, je voyais au loin les lumières éblouissantes des hautes tours de Lance-Hillon et la valse du Phare d'Hermani, je me sentais étonnement serein et presque heureux. Cette île, même si je n'y étais pas né, était devenue au fur et à mesure des années mon port d'attache, celui où j'aimais me sentir chez moi. J'y avais mes repères : ma chambre dans le dortoir de l'Académie, ma taverne fétiche dans le quartier est, le lit de Séli et un tas d'autres petits détails qui inspiraient la routine et le calme d'un retour à la maison bien mérité. Mais comme à chaque fois, au bout du troisième jour, j'avais envie de reprendre la mer. De partir loin de cet endroit qui finalement m'étouffait par sa banalité. Surtout lorsque ce retour se doublait avec un entretien avec le Concile suite à notre mission avortée.

     

    L'Ordre des Gardiens était divisé en quatre branches :

    - la Force avec l'Armée des Gardiens, dont je faisais partie et que j'avais choisi l'année de mes treize ans,

    - la Protection avec la Garde d'Hillion, une unité ayant pour seul objectif la protection de la famille royale et de la population.

    - le Savoir avec l'Académie des Gardiens qui regroupait professorat, étude de potions et perfectionnement de l'art de nos pouvoirs élémentaires …

    - et la Foi avec les Enfants du Temple qui dévouaient leur vie entière à l'adoration de nos Dieux.

    Ces quatre branches se croisaient rarement au quotidien mais leurs hauts représentants, eux, se regroupaient lors du Concile des Gardiens pour y débattre, pour discuter, se tenir informer de ce qu'il se passait dans le monde. Il ne suffisait pas d'être n'importe qui pour faire partie de l'hémicycle du Concile. Il fallait être Haut-Gardien et avoir un poste à responsabilité (du genre Capitaine de la Garde, Directeur de l'Académie ou Grand Prêtre) pour pouvoir postuler à l'un de ces huit sièges. Les places étaient rares et les demandeurs aussi. Très peu d'appelés et très peu d'élus. Car pour devenir Haut Gardien, il fallait atteindre le sommet de son art élémentaire et maîtriser un pouvoir secondaire comme la télépathie, la voyance ou n'importe quel autre don que vous étiez prédisposé à développer et très peu d'entre nous y parvenait. Devenir Haut Gardien, c'était devenir un modèle pour le reste de vos semblables, pour les populations et le monde. Être respecté par les plus hautes autorités, manger à la table de la Reine et des autres grands dirigeants, accomplir mille et un exploits qui faisaient de vous une légende et ce, pour les siècles à venir.

    Si j'avais la chance de développer une second pouvoir, devenir Haut-Gardien était une évidence pour moi, un but à atteindre. Mais il me restait beaucoup de marches à gravir. Passer le rite de passage pour devenir Gardien et non plus Apprenti. Perfectionner mon pouvoir élémentaire et espérer acquérir un pouvoir secondaire, devenir Maître Gardien et transmettre mes savoirs comme le faisait aujourd'hui le Général Corgohan avec moi : un long chemin difficile et tortueux à parcourir pour atteindre mes objectifs. Mais motivé comme je l'étais, rien ne paraissait insurmontable. A part peut-être sortir vivant de mon entretien imminent avec le Concile.

     

    J'attendais dans le hall du dernier étage de la haute Tour de la Garde, siège éminent de l'Ordre des Gardiens. M'entourait une immense pièce faite de murs de grès beige, ornés d'immenses tableaux de Hauts-Gardiens célèbres vous fixant avec sévérité, presque avec mépris. Le sol en marbre blanc recouvert d'immenses tapis noyait le bruit de mes pas tantôt lents, tantôt agacés. Je n'aimais pas du tout ce lieu avec ces mille et uns yeux qui vous fixaient de haut. Pire, semblait-il qu'ils vous jugeaient. Le Concile des Gardiens avait pour objectif d'être plus proche des peuples. Ce n'était pas en faisant un espace aussi guindé et inaccessible que nous allions changer notre image de groupe presque sectaire, renfermé sur lui-même, ne traitant qu'avec la famille royale. Se désintéressant de ceux qui n'avaient ni titre, ni fortune. Méprisant secrètement les Singuliers, ceux qui n'avaient pas de pouvoir.

    Un parfum voguait dans l'air, une odeur d’aseptisation comme si on cherchait à anéantir la moindre preuve de vie. Elle se différenciait de celle chargée et pestilentielle qu'il y avait eu dans ma cabine de navire où se mélangeait la puanteur de sept hommes qui, malgré toute leur bonne volonté, ne pouvaient pas se laver tous les jours. Ici, tout était trop propre pour ma tenue qui, même après avoir été lavée deux fois de suite depuis mon arrivée, semblait encore être sale. Le bleu-vert foncé de mon uniforme de combat était dépassé et ce, malgré les doigts de fée de Séli qui s'occupait de ma lingerie à chaque fois que je rentrais. Je commençais à faire clochard dans ces habits. Seules mes bottes tenaient la route, il faut dire que j'y apportais un soin tout particulier. Lustrées tous les jours avec ma salive, il n'y avait rien de tel pour garder leur éclat malgré tous les combats.

     

    Je regardais l'immense horloge au centre du mur de grès et fixais quelques instants son balancier en fer forgé lancé dans un éternel va et vient. Cela faisait une demi heure que j'attendais ici, tournant en rond, m'asseyant sur un siège en cuir qui couinait à chaque fois que je bougeais les fesses d'un millimètre sur la droite. L'inactivité la plus totale me mettait dans un état de rage qui, avant un entretien avec le Concile, n'augurait rien de bon. « Sagamore Abbernaty, vous pouvez entrer dans l'Hémicycle. » entonna un petit minet après avoir ouvert doucement l'imposante porte en chêne vernis derrière laquelle se trouvait ce qui ne serait rien d'autre que mon fléau pour les prochaines minutes. Un dernier regard sur la danse de la pendule et j'entrai dans la gueule du loup.

     

    Je me souvenais de la première fois où j'étais entré dans la salle du Concile. Jamais je ne fus si angoissé. Et cette pointe de stress revenait à chaque fois que j'entendais le grincement de cette antique porte qui s'ouvrait. Heureusement pour moi, l'occasion ne se présentait que très rarement. Alliez-vous passer un sale quart d'heure ou alliez vous-être encensé par les grands de ce monde ? Vous n'aviez jamais aucun indice à l'avance, vous ne pouviez pas vous préparer, répéter votre discours, vous défendre contre d'éventuelles accusations. Vous arriviez dans cette immense salle vitrée éblouissante, offrant à vos yeux une vue splendide sur la capitale et le Palais de la Reine un peu plus loin, attendant qu'on vous adresse la parole. Tous vos moindres faits et gestes étaient étudiés à la loupe. Vous vous sentiez petit et misérable, aussi nu et vulnérable qu'un bébé venant de naître. « Lieutenant Abbernaty, veuillez vous asseoir s'il vous plaît. » Remplir des rapports me semblait être un divertissement, un jour de repos ensoleillé, comparé à l'entretien que j'avais à passer.

    Ils étaient huit. Huit Hauts Gardiens (parmi les seize que comptait l'Ordre, aujourd'hui), les plus grands de ce monde, en pleine possession de leur pouvoir élémentaire et d'un pouvoir secondaire. Sur le podium des Haut Gardien pour lesquels j'avais une dévotion sans limite se trouvait Ahana, Grande Prêtresse et Gardienne d'Air qui maîtrisait aussi la voyance dans les événements futurs. Delivan, Capitaine et éminent représentant de la Garde d'Hillion, puissant Gardien de Terre et télékinésiste hors pair. Et Ephraem, Gardien d'Air, Général de l'Armée et grand télépathe. Ce dernier était un héros que je rêvais d'égaler depuis mes premiers pas à l'Académie.

    Ces Huit Hauts Gardiens étaient assis autour d'une table en bois massif et huilé formant un arc de cercle autour de mon pauvre fauteuil rouge qui lui aussi couinait à chaque fois que j'avais l'audace de bouger le petit doigt. Ils arboraient chacun un costume impeccable d'un pourpre presque noir, couleur réservée à leur rang. Sur chaque poitrail brillait intensément le médaillon doré de l'Ordre que chacun d'entre nous recevait lors de sa première journée à l'Académie. L'endroit était d'un calme absolu et solennel. Il n'en fallait pas plus pour me mettre à l'aise. Gardien Delivan prit la parole en premier.

    «  Lieutenant Abbernaty, vous êtes convoqué ici suite à l'échec de la mission 396TC qui avait pour but la capture en vie et l'emprisonnement du Capitaine Fileas Dhorgazs.

    - C'est exact, répondis-je en raclant ma gorge.

    - Vous avez mené, vous et votre référent, le Général Taddeus Corgohan, accompagnés de l'unité de combat 213 tenu par le Commandant Bluhok et de celle du Capitaine Es-Mahli, l'assaut du navire Ciel Noir et à la capture de deux pirates dont Caristan, Second du Capitaine Dhorgazs que vous avez interrogés sans succès.

    - C'est toujours exact.

    - Nous avons eu le rapport du Général, nous ne reviendrons donc pas sur le déroulement des faits. »

    Alors pourquoi étais-je ici ? Voyant que ma jambe commençait à tressauter, Gardien Ephraem prit la parole de sa voix suave et rassurante. « Nous vous avons fait venir ici, Lieutenant Abbernaty car vous avez mentionné dans votre rapport que le Général Corgohan avait été blessé durant le combat. Pouvez-vous nous dire comment ceci est arrivé ? »

    Surpris par leur demande, je me redressais sur mon siège, cherchant par quel bout je devais commencer. Généralement, lorsque vous étiez convoqué ici, au dernier étage de la tour, entouré par huit Hauts Gardiens, c'est qu'il se passait quelque chose d'important, d'assez grave ou préoccupant. Je ne voyais pas en quoi la blessure de mon supérieur faisait partie de l'une de ces catégories. Certes, jamais je ne l'avais vu se faire blesser aussi sérieusement par un ennemi pendant un combat. La légende racontait qu'il avait tenu un combat à l'épée de huit heures contre son ennemi juré, le pirate Dhorgazs. Mais Corgohan, et ce malgré tout le respect que j'avais pour son statut, son pouvoir et sa puissance, était un homme. Il avait eu un jour « sans » comme chacun peut en avoir. C'était surprenant venant de sa part, lui qui d'habitude était sur tous les fronts sans fauter nulle part, mais cela lui était arrivé sur le navire. Oserai-je le penser ? Oui, Corgohan se vieillissait. Le terrain ne lui réussissait plus.

    « Rien de très surprenant, un moment d'inattention et un pirate lui a planté sa dague dans le bras.

    - Abbernaty, vous savez tout comme moi que le Général Corgohan n'a jamais eu de moment d'inattention. En étant Maître Gardien, Général de l'Armée, il ne peut décemment pas se le permettre. Lança Dibirel-Hi, un petit homme hargneux, crâne dégarni, dont la barbe, contrairement à ses pieds, touchait le sol. »

    Je ravalai ma salive. Ils attendaient de moi que je leur révèle un secret qui ferait trembler la terre mais je n'avais rien à leur offrir. S'ils voulaient des explications, ce n'était pas à moi de les leur fournir. « Abbernaty, reprit alors Gardien Ephraem avec cette chaleur dans sa voix qui adoucissait n'importe quel comportement récalcitrant, avez-vous remarqué quelque chose d'étrange chez votre référent ? Un mot, un geste, un état d'âme qui n'est pas son habitude ? » Il me regardait de ses grands yeux gris de Gardien d'Air, m'encourageant à réfléchir. Je fouillai dans mes souvenirs mais soyons honnête, le manque de sommeil et l'envie de trouver et d'arrêter Dhorgazs m'avait rendu aveugle à tout ce qui m'entourait durant cette mission. « La seule fois où nous avons parlé d'autre chose que notre devoir, c'était un soir alors que nous partagions un repas. Il m'a dit que j'avais l'air fatigué, je lui ai retourné le compliment. Il m'a expliqué qu'il avait des problèmes de sommeil mais il ne s'est pas étendu sur le sujet. Lui qui est d'habitude un peu plus bavard que la moyenne était étrangement silencieux. Il doutait de la réussite de la mission, il trouvait que cette piste lui semblait trop facile. »

    Le petit greffier, coincé derrière un immense bureau presque aussi grand que lui, faisait crisser la pointe de sa plume sur sa feuille, répertoriant tous mes dires. Les deux Hauts Gardiens les plus à droite de l'hémicycle se murmurèrent quelques mots, entendus par toute la salle sauf moi, étant trop loin pour lire sur leurs lèvres. J'avais la désagréable impression de trahir Taddeus, de lui causer du tort alors qu'il avait été exemplaire au cours de cette mission et de sa vie. C'était un homme humble et irréprochable, un combattant hors pair doué d'un charisme qui faisait plier ses ennemis les plus sauvages. Outre son pouvoir d'eau qu'il contrôlait à la perfection, il était doué d'une empathie rare envers ses amis comme ses ennemis et d'une efficacité remarquable aux combats. Aujourd'hui, son nom était connu dans toute la Baie, il inspirait le respect et l'humilité. La droiture et le courage. Le Concile avait bien besoin d'un homme comme lui dans les rangs au lieu de certains de ces vieillards qui croupissaient sur leur siège à décider du sort du monde alors qu'ils ne sortaient pas de cette tour.

    « Si vous n'avez rien à nous dire, Sagamore Abbernaty, vous pouvez disposer, prononça doucement la Gardienne Ahana de sa voix enchanteresse. »

    Voilà la répartie idéale que j'aurai bien voulu leur asséner si je n'étais pas qu'un simple élève : « Vous voulez me dire que vous m'avez fait venir ici, fait patienter plus d'une heure, fait angoisser et transpirer comme un porc pour me parler cinq minutes des problèmes de sommeil de mon référent ? » Mais lorsque, face à vous, se trouvait un télépathe renommé, la moindre de vos pensées pouvait s'avérer contre-productive. Pour le Gardien Ephraem, penser ou crier à haute voix revenait au même. Aussitôt, je regrettai mes pensées mais il était trop tard :

    « C'est exact, résonna gravement la voix du Gardien Ephraem , je pensai que vous saviez comme moi que les troubles du sommeil chez les Gardiens quand ils ne sont pas provoqués par un lit trop petit peuvent s'avérer dangereux pour notre genre. Mais peut-être êtes vous encore trop jeune pour comprendre l'importance d'un tel problème. Dans ce cas-là, Sagamore Abbernaty, je vous propose de passer votre rite de Passage pour devenir Gardien non pas à la fin du printemps mais au Solstice d'Hiver. Peut-être alors, d'ici là, comprendrez-vous que lorsque l'inconscient d'un Gardien est serein et en accord avec le conscient, il peut développer et canaliser son pouvoir et ses facultés extraordinaires pour les rendre encore plus puissants.

    - Excusez-moi ?! Je …

    - Et si vous ne voulez pas que ce délai s'allonge à huit-cent seize jours, soit deux longues années, Lieutenant Abbernaty, je vous conseille de quitter cet hémicycle sans faire de vague. »

    Pour éviter de sortir tous les noms d'oiseaux qui me passaient par la tête - et il y en avait énormément - je me retins de respirer, mordillant férocement l'intérieur de ma bouche. Je me redressai, droit comme un i, les saluai d'un sec mouvement de tête et quittai la salle. Sans faire de vague.

    Je m'apprêtai à descendre les innombrables escaliers après avoir jeté un regard furieux sur les nombreux portraits du hall. A peine entamai-je ma descente que je croisai Taddeus, tout pimpant, malgré les centaines de marches qu'il avait du monter pour arriver jusqu'en haut de la tour.

    « Que fais-tu là, Sagamore ? Me demanda-t-il aussi surpris que moi de le voir.

    - Le Concile voulait me voir à propos de mon rapport et de …

    - Tu as fait un rapport ? S'étonna Taddeus.

    - Oui. Deux jours après avoir accosté. Je pensais que vous étiez au courant et que …

    - As-tu mentionné ma blessure ? »

    Je n'eus pas le temps de répondre que la voix du minet résonna dans le hall : « Taddeus Corgohan, vous pouvez entrer dans la salle du Concile. »

    La réponse, il la connaissait déjà. Je n'eus pas le temps de me justifier qu'il était déjà en route pour l'hémicycle. Malgré le moment critique, il ne perdait rien de sa prestance et de son allure. Je le vis entrer aussi fier et distingué que n'importe quel Roi entrerait dans la salle du trône.

     

    Lorsque j'avais besoin de faire une pause et que l'envie de redevenir le temps d'un soir un Singulier plutôt qu'un Gardien devenait vitale, je me dans le quartier Est de la Capitale. Ce quartier, je le connaissais comme ma poche, pour y avoir passé toute mon enfance. L'odeur du marché aux Poissons qui avait lieu tous les matins avant même que l'aube ne se lève était gravée dans ma mémoire. Les cris, les voix, les bâtisses, les boutiques, les appellations de rues, je pouvais déambuler dans ce quartier pauvre les yeux bandés sans même m'y perdre. J'y avais mes habitudes, je retrouvais à chaque fois les mêmes mains que je serrai, les mêmes visages familiers, les mêmes sourires édentés. Pour eux, ces habitants qui n'avaient connu que la pauvreté et la famine, j'étais celui qui avait réussi. Celui qui avait su se dégager de ses liens qui vous emprisonnaient dans ce quartier pour aller vivre de l'autre côté du fleuve, synonyme de richesse et d'opulence. Ils m'attribuaient un courage extraordinaire, un destin somptueux, une volonté de fer sans limite. Mais je n'avais pas plus de courage et de volonté que quiconque. J'avais eu la chance de naître Gardien.

     

    Assis au comptoir de ma taverne, je tergiversai en faisant tanguer la mousse de ma bière fraîchement servie. J'attendais patiemment Taddeus dont mon invitation à venir ici l'avait pris de court. Lui qui détestait l'alcool et les tavernes. Mais l'idée de lui payer une ou deux pintes me semblait presque obligatoire. Histoire de me faire pardonner ma trahison alors même que j'ignorai l'avoir commise.

    En pleine conversation, assis face à Ebehard qui essuyait des verres pour y reverser de sa fameuse bière maison, je ne pus intervenir dans la scénette qui se déroulait derrière moi.

    «  Dis-moi, ma jolie, où as-tu été pêcher des yeux pareils? » Apeurée par ce ton indélicat d'un client envahissant et aviné et par ses doigts qui se refermaient douloureusement autour de son poignet, la nouvelle serveuse se rétracta, prête semble-t-il à fondre en larmes. Soudain, Taddeus, venant de rentrer dans le bar, empoigna l'agresseur, le forçant à la lâcher.

    « Laisse-moi ! Vociféra le client intempestif.

    - Ce n'est pas glorieux de s'en prendre à une enfant.

    - Mêle-toi de ce qui te regarde !

    - J'ai une dague que je viens tout juste d'aiguiser et un coutelas tout neuf dans la poche intérieure de ma veste. Crois-moi, je meurs d'envie de m'en servir.

    - T'as bien compris, Ellison ! Beugla le patron de l'autre côté de la pièce, faisant taire toutes les personnes présentes. Si tu t'en prends encore à l'une de mes serveuses, tu ne mettras plus jamais les pieds ici et le gentil monsieur se fera un plaisir de te régler ton affaire. »

    Le dit Ellison grommela quelques mots et lorsqu'il scruta le médaillon d'or vieilli de l'Ordre des Gardiens autour du cou de mon référent, il prit sa veste et décampa en vitesse, la queue entre les jambes, suivi de son compagnon. La serveuse remercia d'un signe de tête maladroit son sauveur qui lui sourit délicatement. Taddeus, non content de son petit coup d'éclat, me rejoignit au comptoir, une petite pointe de fierté luisant dans le bleu de ses yeux. Aussitôt installé, Eberhard nous servit deux bières que je levai en l'air : « A Taddeus, sauveur et protecteur des pauvres âmes innocentes. » Il ricana, trinqua et but goulûment son demi. Je le suivis en toisant la jeune donzelle, m'interrogeant sur ce qu'elle faisait là, avec cette pureté subjuguante émanant de ses yeux de chat. Elle n'avait strictement rien à faire dans cette taverne pour marins assoiffés.

     

    Tout comme dans le quartier, j'avais mes habitudes dans ce bar. J'y venais depuis mes neuf ans. J'y avais pris ici ma première cuite alors que je résidai encore à l'orphelinat. Un marin soûl comme une barrique m'avait offert un bock de bière alors que je toisai la taverne par la vitrine. Depuis, je revenais ici régulièrement, comme une attache à mon ancienne vie. A chaque fois que j'accostai à Lance-Hillion, je passais automatiquement par ici. Je retrouvai Ebehard, qui malgré sa face horriblement mutilée et sa voix d'ours des cavernes sortant tout juste de l'hibernation, était quelqu'un de confiance. Il était aussi le seul homme dans mon entourage qui atteignait ma taille. Ce fut l'un des premiers à me féliciter lorsqu'il apprit que j'entrai à l'Académie et me promit une vie meilleure que celui d'orphelin des rues. Ce fut lui qui me renvoya d'un coup de pied douloureux aux fesses lorsque je fuyais pour la première fois de l'école, seulement dix jours après ma rentrée. Ce fut lui qui interpella le Directeur lorsque je fuyais pour la dernière fois, la veille de la Répartition, l'examen qui ferait de moi un Apprenti Gardien. J'écoutai ses sermons avec la même constance et le même sérieux que ceux du Général Corgohan. Moi qui n'avait jamais connu mon père, j'en avais deux depuis déjà quelques années et je les adorais mais pour rien au monde, ils le sauront.

    Ce fut grâce à moi que Séli, ma petite-amie en date, avait trouvé ce travail à la taverne. « C'est la dernière de tes poules que j'embauche, est-ce bien clair ? » avait soufflé Ebehard avant d'accepter ma demande. Car oui, je lui avais envoyé beaucoup d'apprenties serveuses et toutes étaient loin de faire l'affaire. Il grognait par pur principe mais il était heureux de les trouver car la simple vue d'un corps de femme faisait venir les clients à foison. A part peut-être celle-là : « C'est une gamine que tu as embauché, là ! » dis-je en jetant un nouveau coup d’œil rapide à la nouvelle qui, de mon point de vue, était maigrichonne et plate comme une planche à pain. « Laisse la là où elle est, Saga, elle fait bien son travail, c'est tout ce que je lui demande. » Je n'engageai pas la conversation plus loin. Ebehard protégeait ses employées comme la prunelle de ses yeux. Et il le fallait car ses clients étaient, pour la plupart, loin d'être des enfants de chœur.

    « Alors c'est dans cette taverne que tu viens à chaque fois que tu rentres à Lance-Hillion ?

    - C'est exact. Je t'aurais bien présenté Seli mais c'est son jour de congé.

    - Tu es bien au courant que si tu veux continuer dans l'Armée, tu devras te défaire de cette Séli. »

    Taddeus répondait toujours présent pour me rappeler sans cesse qu'un Gardien faisait vœu de célibat lorsqu'il prêtait serment et entrait dans le célèbre corps d'Armée des Gardiens. Pour seule réponse, je terminai ma bière avant d'en commander une deuxième. Je savais que viendrait le moment où je devrais renoncer à me marier, à avoir des enfants. En tous les cas, lors de mes longues décennies sur le terrain. Pour devenir un célèbre soldat de l'Armée comme il y en avait dans les contes et légendes, je devais rester célibataire. Mais j'avais encore près d'une saison avant de renoncer à cet éventuel futur et je comptais bien en profiter. A ce que je sache, Taddeus n'avait pas de famille, ni d'amour de jeunesse. Ni ici, ni ailleurs. Il ne comprenait sans doute pas que je m'attache à une quelconque femme.

    Sur ces dernières paroles, il enquilla sur sa deuxième bière. Lui qui ne buvait que très rarement, le voir grimacer à chaque fois qu'il trempait ses lèvres dans le liquide mousseux me fit ricaner. Mais il reprit une deuxième gorgée, puis une troisième. Preuve irréfutable que l'entretien avec le Concile n'avait pas été de toute tranquillité. Taddeus profitant de l'apparente sérénité de l'instant, je me focalisai sur la bande de marins qui riait et buvait, chantait et plaisantait. Si je n'avais pas eu ce pouvoir inné entre les mains, si l'Académie n'était pas venue me chercher à dix ans pour me former, j'aurai sûrement fait parti de ce groupe de joyeux drilles, fêtant le retour à la mère patrie avant de reprendre le navire pour une nouvelle et longue traversée. Un d'entre eux prit la place au piano et commença à jouer une mélodie entraînante comme pour effacer la sombre grisaille qui régnait dehors. La pluie continuait son interminable mouvement alors qu'au loin, on entendait le grondement sourd de l'orage approcher de la capitale.

    Je décidai cependant de briser la glace avec mon référent, étrangement silencieux jusque là, en lui demandant comment s'était passé son entretien. La patience n'avait jamais été mon fort même si je m'étais amélioré sur ce point depuis que Taddeus m'avait pris sous son aile. Ce dernier regarda longuement son verre où le liquide doré comme le plus brillant des soleils tanguait. Une vague de culpabilité m'envahit soudainement :

    « J'aurai du vous faire part de mon rapport, Taddeus. Je pensais que vous étiez au courant et je l'ai rempli en n'omettant aucun détail.

    - Tu as fait ton devoir, Sagamore. Je ne peux pas t'en blâmer. C'est moi qui ai fauté en décidant sciemment de ne pas faire mention de ma blessure au combat.

    - Et en quoi est-ce si grave ? Cela arrive de temps en temps. Le Général Castrel est revenu avec le bras en écharpe il n'y a pas si longtemps et ça n'a pas été un drame national. »

    De tous les Gardiens que je connaissais, Castrel était un des plus maladroits. Combien de fois était-il revenu blessé ? Plus personne ne comptait et le Concile semblait ne pas s'en inquiéter.

    Le Général Corgohan soupira. Plus que de l'amertume, il doutait. Qu'était-il arrivé à ce fier Général qui depuis ses dix ans, était entraîné pour être un Gardien redoutable, sans faille et sans défaut ? Qu'était-il arrivé à ce fleuron de l'Armée pour qu'aujourd'hui, il se retrouve devant le Concile à se justifier de ses actes manqués ?

    « Nous, Gardiens, avons le devoir d'avoir une image de combattant hors pair, de héros vaillants et habiles, d'êtres extraordinaires que l'ordinaire ne peut atteindre. Nous n'avons ni le droit à la colère ou la peur, ni à la rage ou à la haine. Ni à l'égarement, ni au doute. Rien de tout ce qui peut nous rendre faible et vulnérable. Ce que j'ai été, un instant, sur le navire. » Il prit une nouvelle gorgée et reprit après un court instant : « Je fais des rêves, Sagamore. Des rêves ou des cauchemars qui semblent tellement réels que je me réveille, en sursaut. Ces visions peuvent aussi apparaître en plein jour, comme cette fois-là, en pleine bataille contre le Ciel Noir. Ces images me hantent et m'habitent, je n'arrive pas à m'en détacher comme si … elles avaient quelque chose à me dire. »

    Il paraissait sérieusement embarrassé par cette histoire. Je mesurai peu à peu la gravité de la situation : « Et que dit le Concile à propos de vos cauchemars ?

    - Que mon pouvoir d'omniscience se développe. Que désormais, le pouvoir de lire dans le passé ou dans le présent s'offre à moi. »

    Je fus soulagé, je m'exclamai même un « c'est génial ! » peu approprié qui peina à couvrir le chant des marins. Mais Corgohan ne partageait vraisemblablement pas mon avis et gardait sa mine grave. « Le pouvoir de voyance est l'un des plus puissants dons que nous pouvons espérer développer. Vous pourrez bientôt devenir Haut Gardien, Taddeus ! m'exclamai-je, heureux, en finissant d'un seul trait son verre et commandant deux whiskys. Je dois vous avouer que j'ai toujours eu un faible pour Gardien Ephraem. Mais si vous devenez Gardien et membre du Concile, vous deviendrez alors mon préféré, plaisantai-je, tentant vainement de détendre l'atmosphère. »

    Mais il fit fît de ma remarque et resta plongé dans son monologue : « Ces visions ne devraient pas m'affecter autant. Elles n'ont aucun sens, n'ont aucune image précise. Je n'y vois que des objets insignifiants, des visages flous. J'entends des voix rire et pleurer. Des cris de terreur si puissants qu'ils continuent de résonner dans ma tête encore et encore. J'en ai parlé au Concile et leur expérience n'était pas aussi troublante. Ils ont eu des visions d'abord vagues puis concrètes et à leurs yeux, c'était une évidence que ces images provenaient du passé. Les miennes ne sortent de nulle part et n'ont aucune signification. Le Concile veut que je trouve des réponses avant notre prochaine mission, que je me concentre sur ce que je vois, ce que je vis pour essayer de les dompter et de les comprendre.

    - Un programme passionnant, en somme ! Lançai-je ironiquement. »

    Mon ton sarcastique l'amusa un court instant. Je ne m'étais jamais caché d'avoir une préférence pour l'action sur le terrain plutôt que l’introspection. Contrairement au Général, lorsqu'il avait mon âge. Mais arrivait « un stade de la vie où se connaître intérieurement permettait de développer ses compétences physiques et mentales » m'avait dit un de mes professeurs. Le Général ne s’épancha pas sur son programme pour les jours voire les saisons à venir, persuadé que cela ne m'intéresserait pas. Il savait ce qu'il devait faire et cela lui demanderait beaucoup plus d'énergie et de concentration qu'une simple mission en mer.

    « Dois-je te rappeler que si je ne pars pas, tu devras rester ici. A ce que j'ai compris, ton rite de Passage pour devenir Gardien a été repoussé de deux saisons, jusqu'au Solstice d'hiver m'a-t-on dit ?

    - Vous croyez vraiment que le Concile va repousser mon rite de Passage ?

    - Ce qu'Ephraem dit, jamais ne le retire, s'amusa alors le Général. »

    Je m'enfonçai dans mon siège, baragouinant quelques mots. Je pensai naïvement que ce n'était qu'une menace. Que nenni ! « Tu es un bon élément mais le Concile te trouve trop impulsif et pas assez réfléchi, répéta Taddeus. Tu dois gagner en maturité qui, depuis le début de ta scolarité, te fait défaut. Oh certes, tu t'es amélioré mais il te reste encore quelques efforts à faire. » Le Général retrouva le sourire : « Il faut que tu comprennes aussi que lorsque tu te trouves entouré de télépathes, savoir maîtriser ses pensées et ses injures est primordial. »

    J'avais de nouveau dix ans. Boudant, bras croisés, me faisant gentiment réprimander par mon professeur pour une bêtise aussi grosse que moi.

     


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