• MOHRONT

     

    Mohront était revenu à Lance-Hillion il y a dix ans. Il y avait trouvé ce travail de cerclier, dès lors, la routine du quotidien se mit en place. Il finissait sa journée et commençait sa nuit dans la taverne non loin de sa petite chambre, au centre du plus populaire des quartiers de la capitale, prêt du marché aux Poissons. Alcoolique notoire, il se cambrait pour prendre place à une petite table sous l'escalier et toisait marchands et marins qui venaient passer du bon temps dans la taverne. Lorsque les pintes de bières ingurgitées faisaient enfin leur effet, il racontait à qui voulait bien l'entendre ses histoires, somme toutes fantastiques. Mais personne n'écoutait cet ivrogne dont l'alcool et la solitude avaient fait de lui un vieillard avant l'heure. Lorsque l'auberge fermait ses portes, Ebehard, le tavernier, le raccompagnait jusqu'au coin de la rue. Puis Mohront finissait la route seul, zigzaguant entre d'énormes rats et ordures en tout genre tout en fredonnant des chants marins qu'il avait appris autrefois, au rythme de sa jambe de bois qui battait maladroitement la mesure. A l'aube, il se réveillait, ses vêtements étaient souvent tâchés de vomis, de pisse et pire encore. Il se débarbouillait à la fontaine publique, lavait grossièrement chemise et pantalon avant de retourner au travail. Sa journée de travail prenait fin au bout de dix heures, sous les quolibets de son patron qui aimait le traiter de « bon à rien » devant le reste de ses ouvriers. Mohront encaissait, sans dire un mot et rejoignait sa table à la taverne, le dos courbé et les épaules voûtées.

    Les journées, saisons et années étaient ainsi rythmées : injures et solitude. Maigre salaire et maigre pitance. Chants et histoires d'autrefois que personne n'écoute. Triste fin de vie pour un homme dont personne ne retiendrait le nom après la mort, à part peut-être le tavernier avec qui il arrivait à sourire de temps en temps.

     

    Puis un soir de printemps, avant que l'auberge ne soit totalement envahie par les clients, une jeune donzelle était entrée sur la pointe des pieds, faisant grincer la porte et chanter la sonnette pour notifier son arrivée. Elle lui avait fait un discret signe de tête avant de se poster devant le comptoir, baluchon sur l'épaule. Ebehard, sourd d'une oreille, réceptionnait caisses et bouteilles dans sa réserve et n'entendit pas l'arrivée de cette potentielle nouvelle cliente. Mohront le voyait passer de ça, de là, derrière le bar, sans entendre les discrètes interpellations de la gamine. « Faut crier, lui conseilla le vieux client d'un ton bourru. Il est sourd comme un pot. » Elle appliqua son conseil d'un air mal assuré. Bientôt, les pas du tavernier à l'imposante carrure firent trembler les murs. Il s'accouda au comptoir, un torchon sale sur l'épaule : « C'est pour quoi ? Dégaina-t-il, étudiant la petite de la tête aux pieds.

    - J'ai vu votre affichette à l'entrée, Monsieur. Vous cherchez une serveuse.

    - Parle plus fort, gamine ! »

    Il dégagea ses longs cheveux châtains et tendit son oreille dont il ne restait que le trou, le reste avait été arraché. Sa peau rougissante et suintante reflétait la faible lumière qu'offrait la devanture de la taverne. Ravalant un haut le cœur, la petite répéta sa phrase. Il lui demanda si elle avait de l'expérience, elle lui répondit que non. Mais Ebehard était dans l'urgence et ne pouvait pas se permettre de faire la fine bouche sur sa potentielle nouvelle employée. « C'est d'accord, dit-il, reviens dans une heure pour commencer ta journée. » Elle lui demanda s'il louait des chambres, à l'étage. « Si je dois retenir sur ton salaire la location d'une chambre, il ne te restera pas grand chose. » Elle accepta cependant son prix. Semble-t-il qu'elle n'avait pas le choix.

     

    Depuis elle travaillait dans la taverne en tant que serveuse. De là où il était, Mohront pouvait voir tout ce qui se passait et ne manqua pas d'étudier la nouvelle arrivante. Il était loin d'être le seul à être intrigué.

    Elle était toute jeune et toute menue. Et malgré l'innocence qui se dégageait de son aura, bon nombre d'hommes détournaient la tête pour apercevoir cette beauté qu'elle était la seule à ne pas voir. Elle devait avoir quinze ou seize ans, l'âge d'être sa petite-fille mais cela ne gênait guère certains clients hardis qui, bravant la colère du patron, s'autorisaient à toucher son corps de poupée.

    La petite avait quelque chose d'irréel. Quelque chose que même les romanciers les plus aguerris, les poètes les plus romantiques ne sauraient décrire. Elle avait ce visage beau et fin, entouré de beaux cheveux blonds, presque blancs, attachés en une longue queue de cheval qui frôlait ses reins, ce petit nez élégant, cette bouche rosée avec cette lèvre supérieure légèrement bombée que la plupart des marins rêvaient de croquer. Et ce regard. Mohront avait traversé les océans et foulé bien des terres mais jamais ailleurs il n'avait croisé des yeux pareils. Deux pupilles noires entourées de longs cils ébènes, inondées d'une fine auréole d'un gris clair et pur, presque incolore, qu'il remarqua se teinter d'un léger bleu cristallin lorsque la pluie et l'humidité envahissaient les rues. On lui demandait souvent où elle avait trouvé des yeux pareils. Était-ce sa mère, son père, un quelconque ancêtre qui lui avait donné ce pouvoir de déstabiliser n'importe quel mortel d'un simple regard ? Elle avait toujours éludé la question. Puisque la petite avait la particularité d'être silencieuse. Très silencieuse. Elle ne parlait pas, à part pour servir les clients, se contentant d’acquiescer et d'obéir. Alors qu'il passait tous ses après-midis et ses soirées ici, non loin d'elle, son petit brin de voix lui était presque inconnu. C'était son grand désarroi, de passer de si longues heures ici et de ne connaître de cette fille que son prénom. D'ailleurs, elle avait un drôle de prénom. Sissario. Cela devait signifier quelque chose en antique langue mais Mohront n'avait jamais été à l'école pour avoir la notion de l'ancien langage. Mais peu importe l'absence d'éducation, il décida rapidement qu'il n'aima pas ce prénom qui n'allait guère avec l'apparence délicate et frêle de cette jeune première. Lorsqu'il entendait Ebehard l'appeler, Mohront ruminait sous son escalier. Il décida dès lors qu'il l’appellerait « la petite ». Comment ses parents, penchés sur son berceau, avaient-il pu lui attribuer un prénom aussi étrange ? Mais une rose, si elle portait le nom de pissenlit, sentait toujours aussi bon.

     

    Un soir, à une heure de la fermeture, Ebehard congédia la petite pour le reste de la soirée parce qu'elle était présente depuis les premières heures de la matinée et qu'elle peinait à contenir ses bâillements. Mohront avait bu une pinte de trop, il se mit à raconter une de ses histoires à qui voulait bien l'entendre, c'est à dire personne. « Vieux fou » lui répétait-on lorsqu'il commençait à divaguer. « Arrête de radoter ! On les connaît par cœur, tes histoires » lui assénait-on, las d'entendre de pareilles sornettes. Mais la seule à le trouver un tant soit peu intéressant, cette nuit-là, ne fut autre que Sissario. Il était peut être ivre mais il se souviendrait à jamais de son regard émerveillé lorsqu'il parlait de son aventure au bord de la côte de l'île d'Arrentes, là où il avait perdu son pied. Elle l'écoutait sans rien dire, sage comme un enfant à qui on racontait une histoire pour s'endormir. Lorsqu'il eut finit, il l'invita à revenir le lendemain et il lui promit qu'il en conterait une autre après son service.

    Alors, lorsqu'elle enlevait son tablier une heure avant la fermeture, qu'elle lui servait une dernière pinte et qu'elle s'asseyait en face de lui, sur la petite table sous l'escalier, Mohront commençait à lui partager un morceau de sa vie qu'il avait minutieusement choisi et répété devant son verre durant les cinq heures précédentes .

    Depuis, les journées de travail lui semblaient moins longues. Il buvait moins de bière de peur de s'embrouiller dans ses histoires et de perdre l'attention de la petite. Il prenait soin de son allure et de ses vêtements pour ne pas la rebuter. Il faisait attention à ce que les clients de la taverne ne soient pas trop insistants mais Ebehard veillait au grain. Lorsque la fermeture arrivait, elle lui disait « bonne nuit » de sa petite voix fluette et s'en allait au dernier étage, dans le grenier, où Ebehard la logeait contre le tiers de son salaire. Morhont quittait les lieux, aux cotés du tavernier, jusqu'à l'angle de la rue et il lui répétait : « Un jour, elle partira. Elle n'est pas faite pour ce monde-là. »

     

    Le cœur de Mohront s'arrêta soudainement lorsqu'un soir, il vit se dandiner une nouvelle serveuse à travers la devanture de la taverne. Il vérifia à deux fois qu'il était bien devant l'établissement « La rose noire » avant d'y pénétrer. « Puis-je vous servir monsieur ? demanda alors la nouvelle d'une air guilleret.

    - Où est la petite ? paniqua alors Morhont.

    - Excusez-moi … »

    Mohront ne prit même pas le temps d'expliquer à la nouvelle son désarroi et il courut jusqu'à la réserve, derrière le comptoir, demander des explications à Ebehard. « Elle est malade. Heureusement pour moi, je connaissais quelqu'un. »

    Séli était aussi souriante et pimpante que Sissario était discrète et sérieuse. Lorsqu'elle fut de nouveau sur pieds, Morhont craignit que la petite ne soit remplacée par la nouvelle qui avait largement plus de bagou. Mais il n'en fut rien. Le patron décida de la garder. Parce qu'il s'était attachée à elle ? Parce qu'elle avait donnée un nouveau souffle à son plus fidèle client ? Parce qu'il avait besoin d'un nouvel employé pour faire face à une croissance du travail, dû à l'arrivée du printemps et à toutes ses marchandises qui attendaient d'être livrées à l'autre bout de la Baie des îles ? Personne ne le sut vraiment mais Mohront remercia le tavernier plusieurs fois. Tous les jours, à vrai dire.

     

    Minuit passé, les derniers clients encore présents refaisaient le monde à leur manière. Les notes du vieux piano se faisaient moins enjouées et plus nostalgiques. La petite s'installait, en ôtant son tablier brunit par la crasse, sans bruit, en face de ce qui était devenu un ami plus qu'un client. Elle croisait les bras sur la table et y posait sa tête.

    « Ce soir je vais te raconter la fois où ... » C'était avec cette phrase qu'il commençait son nouveau récit quotidien. Avec lui, sans doute, elle parcourait le monde, elle rêvait d'un ailleurs qu'elle n'arriverait jamais à atteindre, elle voyageait, se passionnait, s'effrayait, vivait alors qu'elle restait docilement assise sur sa chaise dans ce quartier plutôt mal famé. « Ce soir, je vais te raconter la fois où le capitaine Tierhel a pris sous son aile Dhorgazs, le célèbre capitaine pirate qui parcourt toujours les mers.

    « Ce soir, je vais te raconter la fois où Tierhel et notre navire ont combattu avec succès un bateau de l'Armée des Gardiens de la Reine.

    « Ce soir, je vais te raconter la fois où, après l'explosion de notre cargaison, nous nous sommes laissés porter par la mer trois jours durant avant de nous échouer sur une île presque déserte.

    La fois où notre équipage a dû faire face à une mutinerie, a dû choisir de se battre pour Tierhel ou Dhorgazs. Où le combat a duré des heures durant sur le pont. Où les morts étaient jetés par dessus bord, leur corps emportés par les requins affamés et le fond des océans. Où Tierhel mourut sous l'épée de Dhorgazs. Où les sympathisants encore vivants du feu capitaine étaient jetés par dessus bord, sans espoir d'en réchapper. Où Dhorgazs devint celui que l'on connaît aujourd'hui, un richissime pirate, parcourant les mers de cette terre, pillant les navires marchands, respectant sa seule et unique loi, défiant Reines, Gardiens et Bandits de grand chemin.

    « Ce soir, je vais te raconter la fois où j'ai rencontré ma femme, la belle Line à la peau aussi brune que les fèves de cacao qu'elle ramassait, sur une petite île que nous devions mettre à feu et à sang. Où, tombé fou amoureux de ses joues rondes et douces comme des pommes, je l'ai cachée pour qu'elle échappe aux viols et aux massacres. Où, j'ai décidé de quitter le navire sur lequel j'avais passé dix longues années de ma vie, un soir, volant un canot de sauvetage pour rejoindre la terre sur laquelle j'avais laissé seule mon âme sœur. Où je l'ai aimée, tellement aimée que pour elle, j'ai décidé d'avoir une vie rangée. Où elle a accouché de deux garçons vigoureux, aux têtes brunes comme leur mère. Le jour où Line est morte, soudainement, où j'ai retrouvé son corps inanimé dans notre jardin. Où j'ai promis à mes garçons que je ne les abandonnais pas, non … je les confiais à notre voisine. Je devais leur assurer une vie meilleure que la mienne et faire la seule chose pour laquelle j'étais doué et grâce à laquelle je pouvais gagner ma vie : traverser les océans. »

     

    Un soir où le printemps s'éternisait et réchauffait les fins de journée, Sissario entama la conversation. il fut étonné d'entendre sa voix, douce et chantante comme le gazouillement d'un oiseau. « Morhont, j'ai lu hier soir dans le journal que le capitaine Dhorgazs était à Sana. Dans le palais du Seltan Izaias. Pourquoi les Gardiens de la Reine ne vont donc pas le chercher là-bas ?

    - Parce que tu sais lire, toi ? Arf ! Grommela Morhont, la géopolitique n'est vraiment pas mon centre d’intérêt. Travailler pour un capitaine pirate comme Dhorgazs c'est cracher sur le pouvoir politique et en abuser lorsqu'il s'avère nécessaire.

    - Le Seltan ne fera rien pour le faire partir de son pays, alors ?

    - Le Seltan est un homme compliqué, petite. Il règne sur un territoire immense que son grand-père a conquis par la force il y a de ça soixante ans et alors que tout le reste de notre monde s’efforçait à vivre en respectant son prochain et en abolissant l'esclavage, lui en a abusé et en abuse encore. Mais les autorités de Lance-Hillion ne disent rien, de peur que la paix soit troublée.

    - On dit que son palais est fait de sable et d'or …

    - Peu importe ce qu'on dit sur ce territoire du Sud, le Seltan est un homme mauvais qui gouverne son pays avec la tyrannie d'un dictateur, qui affame son peuple et traite ses prisonniers en animaux. Il s'est enrichi durant la guerre des Cent, contournant à chaque fois son engagement, ne tentant rien qui puisse mettre sa personne et son royaume dans une situation délicate. Mais le Seltan est tellement riche et a une armée tellement impressionnante qu'aucun roi, ministre ou chef d'état, aucun Gardien n'oserait l'affronter. Alors tous les bandits aussi puissants que Dhorgazs trouvent un peu de repos là-bas. Ils sont invités aux banquets et aux fêtes par le Seltan en personne. Et si ce dernier autorise cela c'est qu'il y trouve son compte. Le marché noir a contribué pendant des décennies à l'enrichissement de Sana et ça continue. Dhorgazs pille terres et navires et il ne manque certainement pas de revendeurs, ni d'acheteurs. »

    Mohront sentait qu'il s'emportait, que parler de Dhorgazs ou du Seltan Izaias II le mettait dans une colère qu'il n'arrivait pas à contrôler. Mais qu'une jeune ingénue comme la petite soit fascinée par le monde de la piraterie ou pire, par celui du Seltan, il ne l'acceptait pas. Mais comme tous les hommes et les femmes grandissant dans la pauvreté et l'ignorance, Sissario voyait en Sana-Istan le pays de l'envie, de l'abondance et de la richesse. Et en Dhorgazs un voyageur des mers, un aventurier déluré et courageux avec une légère tendance à vouloir affronter les autorités, les mêmes qui, au fil des années, avaient écrasé cette classe de personnes dans leur quotidien, les faisant vivre avec le minimum dans un monde qui avançait beaucoup trop vite pour eux. Il pouvait lui raconter toutes les bassesses de ces deux hommes, lui peindre le plus noir des tableaux, il était persuadé que cette petite ne s'en contenterait pas, qu'il fallait qu'elle voie pour croire. Son rôle n'était pas destiné à être serveuse dans une taverne dans ce quartier pauvre de la capitale. Non, avec ces yeux là, elle était promise à un plus haut dessein.


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